17 sept. 2009

Tony Manero, de Pablo Larrain

La fièvre dans le sang

Texte : Pamela Messi

Publié dans Panorama du médecin en février 2009


S’il fallait illustrer la définition du mot “minable”, Raul Peralta (Alfredo Castro) aurait tout du candidat idéal. Mais c’est à un concours de sosies organisé par la Télévision nationale chilienne que se présente ce quinquagénaire analphabète et brutal. Nous sommes en 1978. Raul concourra dans la catégorie des répliques de Tony Manero, le personnage incarné par John Travolta dans La Fièvre du samedi soir.

Tony Manero : son idole, son dieu, sa vie. Pour Raul, ce concours est un signe du destin. Des mois qu’il répète avec sa troupe d’amateurs dans un bar miteux de Santiago pour se produire, de temps en temps, devant un public clairsemé. Et le voilà à deux pas de connaître la même ascension que son modèle. D’affirmer au monde entier : “Yo soy Tony Manero”. Autant dire qu’ il ne laissera rien ni personne se placer en travers de sa route. Pas même le projectioniste de cinéma qui osera déprogrammer son film culte pour passer Grease, une autre comédie musicale avec là encore, pourtant, John Travolta. Un cadavre parmi d’autres, sacrifié pour la cause de Tony Manero.

Aveugle à tout ce qui l’entoure - la dictature sanglante de Pinochet, les rafles d’opposants par la police secrète, le combat risqué de ses partenaires contre le régime... -, Raul n’est finalement qu’un psychopathe. Sans conscience politique. Sans conscience de classe. Sans conscience tout court.

Avec ce récit, je veux montrer crûment une société incapable de regarder son histoire en face et qui, bien qu’ayant les mains tâchées de sang, essaie de briller dans un style du dernier cri, prête à danser sous les sunlights, ignorante des souffrances des autres. Un pays qui se tourne le dos à lui-même en échange d’un rêve de croissance”, explique le réalisateur chilien Pablo Larrain.

A Cannes, le message n’était pas passé et Tony Manero, second film du jeune cinéaste, était rentré bredouille de la Quinzaine des réalisateurs. Justice lui fut rendue cet automne au Festival de Venise qui le sacra “meilleur long métrage” et, surtout, salua la prestation d’Alfredo Castro du prix du “meilleur acteur”. Une récompense méritée : ce comédien de théâtre aux faux airs d’Al Pacino est une révélation. Mutique, ambigu, il parvient à teinter ce film dépressif d’une beauté poisseuse assez terrifiante. Effrayant lorsque, le regard vide, il frappe, casse, hurle. Emouvant quand avec une application enfantine, il répète les dialogues de “son” film. Pathétique lors de ses déhanchements désespérés sur des airs disco.

Ses actes sont aussi ceux du système dans lequel il a été élevé (...). Sa danse est d’une certaine façon la danse de tous, assure Pablo Larrain. Et vous savez quoi ? C’est un type très gentil.” Voilà, dans ce trait d’humour noir, résumé l’esprit de Tony Manero : un film provocant, pavé de mauvaises intentions, et pourtant étonnament touchant.


Tony Manero, de Pablo Larrain, avec Alfredo Castro, Amparo Noguera, Paola Lattus, Hector Morales. Sortie le 11 février 2009.


Wendy & Lucy, de Kelly Reichardt

On the road again

Texte : Pamela Messi
Publié dans Panorama du médecin en avril 2009.




Une toute jeune femme décide de prendre la route avec son chien. Elle vient d’Indiana et va en Alaska. Le début d’une nouvelle vie. On ne saura pas vraiment pourquoi. Simplement que, là-bas, « ils ont besoin de main d’œuvre ». Quelque part dans l’Oregon, Wendy (Michelle Williams) fait une pause pour désaltérer Lucy. Elle n’en repartira pas : sa voiture tombe en panne.

Habillée et coiffée à la garçonne, en sweat, baskets et bermuda, Wendy n’a rien d’une séductrice malgré son joli minois. Elle pourrait battre des cils pour amadouer le patron du supermarché qu’elle vient de délester de deux boites de croquettes, tortiller une mèche pour obtenir une ristourne du garagiste, attendrir son beau-frère au téléphone histoire qu’il la dépanne de quelques billets. Mais Wendy n’a même pas l’idée de demander de l’aide. Elle ne compte que sur elle et sur Lucy, perdue dans la société comme elle le serait dans une jungle hostile.

« Doit-on faire quelque chose pour elle ? », semblent se demander chacun des personnages avant de, très vite, passer à autre chose. Comme ce jeune vendeur zélé qui la surprend à voler des conserves (une vraie tête de con celui-là). Il aurait très bien pu fermer les yeux. Un instant, on croit qu’il hésite, et puis non. Il la balance aux flics.


L’espoir dans le genre humain (et pas seulement canin, donc) prend les traits fatigués d’un vieux gardien de supermarché qui aurait bien mérité le droit de prendre sa retraite (fantastique Walter Dalton). La rencontre se fait sur le parking du magasin où Wendy s’étaient garée pour y passer la nuit. Le vieil homme vient lui demander d’en sortir : le stationnement est réservé aux clients (on n’en verra pourtant aucun). Wendy obtempère. Pousse son véhicule quelques mètres plus loin et chacun repart faire sa vie de son côté. Mais depuis son parking désert, l’agent de sécurité veille avec tendresse sur cette jeune fille aussi paumée qu’un bled de l’Oregon. Quand Wendy perd Lucy, il s’approche. Peut-être pour la première fois, Wendy va accepter une main tendue, et saisir le téléphone portable (pour appeler la fourrière) que lui propose l’homme du parking.

L’étiquette « indé » du film (petit budget et longs silences, ni sang, ni sexe) en rebutera sans doute plus d’un. D’autres pourraient toutefois être tentés de voir ce que le cinéma indépendant peut faire de mieux : réveiller nos sens endormis. Wendy & Lucy (présenté à Cannes 2008) en est le parfait exemple. Sans compter que la réalisatrice Kelly Reichardt (Old Boy) offre à Michelle Williams l’occasion de montrer le chemin parcouru depuis l’époque où elle jouait les bonnes copines rondouillardes dans la série adolescente Dawson. Capable d’exprimer avec un minimalisme renversant les sentiments les plus infimes, cette jeune femme a tout d’une très grande.

Wendy & Lucy, de Kelly Reichardt, avec Michelle Williams, Walter Dalton et Will Paton. (Sortie le 8 avril 2009).

23 janv. 2009

Hunger, de Steve Mc Queen






Ceci est son corps


Texte : Pamela Messi
Publié dans Panorama du médecin le 8 décembre 2008



Acte 1. 1981, Irlande du Nord, prison de Maze, quartier H. Celui des combattants républicains de l’IRA. Un tout jeune homme vient d’être incarcéré, Davey. Devant des gardiens nerveux, il se déshabille. Son corps tremble d’effroi mais il les fixe avec aplomb. Dans quelques minutes, nu comme un ver, avec pour seul effet une couverture, il rejoindra une cellule immonde aux murs recouverts d’excréments, où il passera six ans. Depuis 1976, les détenus de l’IRA mènent une grève « des couvertures et de l’hygiène » en réponse au refus du gouvernement conservateur britannique de rétablir leur statut de prisonniers politiques. Dérisoire violence organique contre une violence institutionnelle implacable.
Peu de dialogues, seulement des silences entrecoupés de cris. Tabassés par les gardiens, dégoûtants, chevelus, magnifiques, les prisonniers errent comme des Christ en cage dans cet enfer insupportable, avec pour seul secours la certitude que leur action est juste. Pas un centimètre de leur quotidien abject n’échappe à la caméra de Steve McQueen. Avec la puissance saisissante d’un Caravage ou d’un Goya et, souvent, avec une proximité insupportable, il filme leur beauté ravagée autant que leurs plaies suintantes, les asticots grouillants et l’urine déversée dans les couloirs.


Acte 2. Le retour de la parole. Entre en scène le leader du mouvement, Bobby Sands (Michael Fassbender). Dans un long plan-séquence (vingt minutes) filmé en contre-jour, le militant républicain s’entretient avec un prêtre catholique (Liam Cunningham). Après l’échec de sa dernière tentative de négociation, Bobby Sands veut lancer une grève de la faim totale dont il sera le premier volontaire. L’homme d’église ne peut que s’y opposer, bien qu’il appartienne au même camp. Entre ces deux brillants débatteurs débute une joute verbale qui se soldera, forcément, par un match nul.


Acte 3. Le long calvaire de Bobby Sands. Son corps bleuâtre et décharné repose sur un lit en passe de devenir un linceul. Un aide-soignant le veille avec attention. Rien, pas même un drap, ne doit peser sur le corps amenuisé de Bobby Sands. Victoire du corps du martyr contre ses bourreaux qu’il condamne à la douceur.


Pour ce premier film conçu comme une passion en trois actes, Steve Mc Queen – l’un des artistes plasticiens britanniques les plus brillants de sa génération – a reçu, à juste titre, la Caméra d’or au festival de Cannes 2008. Un film qui continue à vous hanter des jours et des jours après son visionnage a bien quelque chose d’un chef d’œuvre. Plastiquement irréprochable, Hunger suscite tout de même quelques questions sur les motivations du réalisateur. Pourquoi filmer la violence avec autant d’ostentation ? Lui dit n’avoir pas voulu faire un « film pornographique », simplement rendre compte avec hyperréalisme d’une période de l’histoire qui a marqué son enfance. Hunger est une expérience insoutenable et sublime qui laisse le spectateur, durablement, le souffle court.


Hunger, de Steve McQueen, avec Michael Fassbender et Liam Cunningham.

4 nov. 2008

La santé : le nouveau rêve américain




Envoyée spéciale (texte et photos) : Pamela Messi
Publié dans Panorama du médecin le 20 octobre 2008








Plus que deux petites semaines avant de lever le suspens sur l’élection présidentielle la plus suivie au monde. Les Américains, en plein marasme économique, vont devoir choisir entre deux visions antinomiques de la santé, alors que de nombreuses études montrent leur profonde envie de voir réformer leur système de santé. Le prochain locataire de la Maison blanche aura bientôt les mains libres. Mais quelle sera véritablement sa marge de manœuvre ?

Dans deux semaines, les Etats-Unis connaîtront le nom de leur nouveau président. Le 20 janvier 2009, celui-ci prendra ses fonctions, prêtera serment sur la bible et prononcera son discours d’investiture dans lequel il présentera les futures grandes lignes de sa présidence. Cet homme s’appellera John McCain si les Américains ont choisi de renouveler leur confiance au camp républicain. Barack Obama s’ils ont préféré l’alternance au profit des démocrates. Et après ? La campagne avait fait la part belle aux questions économiques. Or, aux Etats-Unis, la santé est une question économique dans la mesure où une assurance santé coûte en moyenne 12 106 dollars par an pour une famille. Que va-t-il se passer pour les 82 % de la population convaincus de la nécessité d’une réorganisation complète du système de santé ? Pour les 47 millions de personnes qui ne disposent d’aucune couverture santé et pour tous ceux, plus nombreux encore (un quart des contrats), dont l’assurance ne couvre que le strict minimum ?


Ces individus ne représentent que l’un des symptômes visibles des nombreux dysfonctionnements du système de santé américain, mais l’urgence est de les prendre en charge, car les Etats-Unis ne peuvent pas se permettre de voir une partie de leur population, déjà fragile, se précariser encore plus. Comme le résumait Barack Obama le 26 septembre dernier, lors du premier débat télévisé l’opposant à John McCain, « Nous sommes à un moment crucial de notre histoire. Notre pays est impliqué dans deux guerres, et nous vivons la pire crise financière depuis la Grande Dépression. Nous avons beaucoup entendu parler de Wall Street, mais « Main Street » [l’homme de la rue] souffre depuis un certain temps et cela pourrait avoir un impact sur tous les secteurs de l’économie ».


C’est ce qui pousse de nombreux cercles de réflexion à proposer d’entamer les réformes par la mise en place d’une couverture santé universelle. « Car l’insécurité vis-à-vis de la maladie s’accompagne très souvent d’une insécurité économique, constate Joyce Dubow, conseillère sur les questions de santé dans la très puissante association de retraités Aarp. Beaucoup d’Américains savent déjà qu’ils n’auront que la retraite publique pour vivre [Social security, qui assure un revenu proche du seuil de pauvreté]. Dans leur cas, un problème de santé serait redoutable. » Aux sceptiques qui n’imaginent pas voir l’Etat fédéral intervenir en la matière, Joyce Dubow cite, comme tous les partisans d’une couverture pour tous, l’exemple du Massachussetts, premier Etat du pays à avoir adopté une législation fournissant une assurance maladie quasi universelle à ses citoyens (voir encadré).


Pour l’heure, Medicare, destiné aux personnes âgées de plus de 65 ans et aux personnes handicapées, est le seul programme fédéral d’assurance maladie réellement universel. Les personnes les plus pauvres peuvent bénéficier d’une assistance médicale par le biais de Medicaid, programme financé conjointement par le gouvernement fédéral et par les Etats. Enfin, le programme local d’assurance maladie infantile Schip (State children’s health insurance program) complète Medicaid pour les enfants de familles indigentes. Or, au-delà des soins de base, leurs bénéficiaires doivent souscrire à une assurance complémentaire. Par ailleurs, « le processus d’éligibilité à Medicaid est tellement compliqué que de nombreuses personnes ne s’y inscrivent pas et voient leurs maladies détectées beaucoup trop tardivement, tempère Carol Levine, directrice de l’association new-yorkaise United hospital fund. « Rendre l’assurance universelle, c’est une chose, mais la question, c’est à quoi donne-t-on accès ? Si c’est à un système désorganisé, sans aucune coordination entre les divers prestataires de soins, ça ne sert à rien. D’autres éléments sont tout aussi importants. Le suivi des patient, notamment de ceux qui souffrent de maladies chroniques, en fait partie. »


L’administration Bush assure qu’elle mesure parfaitement la gravité du problème et qu’elle pourrait même aller plus loin si le Congrès, à majorité démocrate, ne lui mettait pas sans arrêt des bâtons dans les roues. « Nous avons notamment proposé que les personnes qui ne bénéficient pas d’une couverture par le biais de leur employeur puissent bénéficier d’un abattement fiscal sur le coût de leurs primes d’assurance », explique James Stansel, conseiller au ministère de la Santé à Washington. Mais le Congrès n’a pas voté le texte, selon lui « pour des raisons idéologiques », assure-t-il. La proposition a été reprise par le candidat McCain qui souhaite que « chaque famille ait droit à 5 000 dollars de crédit d’impôt pour payer sa propre assurance maladie ».


Les républicains refusent donc catégoriquement tout interventionnisme. « Certains aimeraient par exemple voir le gouvernement négocier lui-même le prix des médicaments avec l’industrie pharmaceutique, raconte James Stansel. Or, la meilleure manière d’agir, c’est de laisser les « sponsors » [les assureurs privés] négocier eux-mêmes car le secteur privé est le mieux placé pour savoir comment fonctionne le marché. Nous, nous ne sommes que des bureaucrates. »


Le gouvernement fédéral a toutefois réussi à faire passer une de ses initiatives : les comptes épargne santé (health savings accounts). Créés en 2003, ils visent à inciter les particuliers à économiser pour financer eux-mêmes leurs dépenses de santé. Ceux qui acceptent de jouer le jeu bénéficient d’exonérations fiscales et, éventuellement, d’une aide de leur employeur. A eux ensuite de gérer leurs dépenses en consommateurs responsables. Pour aider le public dans ses choix, un site internet développé par le ministère publie les « performances » des hôpitaux, des cliniques et des médecins. Près de 13 millions de citoyens américains sont déjà titulaires de ces comptes, et les républicains s’attendent à ce qu’une part croissante de la population s’y convertisse.


« Il semblerait que les détenteurs de comptes épargne santé se montrent plus conscients des coûts de leurs soins de santé, remarque Dallas Salisbury, directeur de l’institut de recherche sur la protection sociale Ebri (Employee benefit research institute). Rien ne prouve en revanche que ces patients qui dépensent moins aient un meilleur état de santé. Certains utiliseront effectivement l’argent épargné pour leurs futures dépenses de santé, au cours de leur retraite par exemple. Mais en pratique, vue les limites imposées aux versements mensuels, ça ne leur suffira pas. Par ailleurs, la plus grande étude de terrain, réalisée par la très sérieuse Rand corporation, confirme que plus vous faites payer les patients, moins ils consomment et plus ils reportent leurs dépenses de santé ».


Obama n’envisage pas de revenir sur cette mesure qui a déjà convaincu plusieurs millions d’Américains, mais il sait, promet-il, « où réaliser des économies » : en Irak, où « on dépense, en ce moment, 10 milliards de dollars par jour ». « Il faut régler le problème de notre système d’assurance maladie qui fait peser un fardeau énorme sur les familles, martèle le candidat démocrate. Un rapport, qui vient de sortir, montre que la franchise moyenne a augmenté de 30 %. Les familles sont écrasées, et beaucoup d’entre elles se déclarent en faillite à cause du coût de la santé. »


« Moi, je veux être sûr de ne pas mettre l’assurance maladie entre les mains du gouvernement, ce qui arriverait, en fin de compte, avec le plan du sénateur Obama », répond John McCain, qui se demande « pourquoi ne pas geler toutes les dépenses dans tous les domaines excepté la défense, les anciens combattants, les droits à la sécurité sociale ». Le sénateur républicain prévoit également d’apporter son soutien aux entreprises et répète dès qu’il en a l’occasion que « General Motors dépense désormais plus pour l’assurance santé de ses salariés et de ses retraités que pour les matériaux nécessaires à la fabrication de ses produits ».


« Effectivement, une voiture fabriquée à Detroit, dans le Michigan, coûte 1 500 dollars de plus que le même modèle construit juste à côté, dans l’Ontario, estime Scott Summer, syndicaliste de l’UAW, le syndicat des salariés de l’automobile. Mais là-bas, le système national de santé est pris en charge par toute la population ». Autrement dit, la couverture des risques, mieux répartie, coûte moins cher aux entreprises. Sa conclusion : « A l’heure de la globalisation, ne pas avoir de système de santé socialisé, c’est criminel ».


Sur ce sujet, républicains et démocrates ne s’accorderont, a priori, jamais. C’est pour cette raison que l’Aarp, l’association des retraités américains, « s’efforce de ramener le débat au centre ». Car selon ses experts, « c’est à cause de cette fissure entre les partis que Washington n’a pour l’instant pas fait grand-chose en faveur de la santé ». Comment réformer, dans ce cas ? En travaillant sur des mesures qui mettent les deux camps d’accord : l’amélioration de la prise en charge des maladies chroniques, la coordination des différents intervenants d’une chaîne de soins, notamment grâce à l’informatisation des dossiers patients. Tous s’accordent également sur la nécessité de mettre fin au « système inflationniste » dans lequel plongent les médecins, dès le début de leurs études. « Un praticien qui commence sa carrière a 200 000 dollars de dettes à rembourser. Il ne faut pas s’étonner ensuite s’il choisit les spécialités les plus rémunératrices, où il pourra toucher les honoraires les plus élevées, et qu’il multiplie les actes », regrette Edward Howard, vice-président de l’Alliance pour la réforme du système de santé. Sanjay Mohattin, étudiant en médecine, confirme : « à l’université, on emploie l’acronyme « Road » (route) pour désigner le chemin vers la réussite financière : Radiologie, Ophtalmologie, Anesthésie, Dermatologie ».



Le monde de la santé compte beaucoup sur la capacité de ces sujets à réunir démocrates et républicains. Car même si Obama – candidat de loin le plus intéressé par les questions de santé, que les sondages aiment à donner gagnant – était élu, le risque demeure que faute de majorité transpartisane, ses possibilités d’action soient finalement réduites. «Aux Etats-Unis il faut une majorité de d’au moins 60 sénateurs pour mettre fin à une discussion et obtenir une prise de décision. Vraisemblablement, Barack Obama n’en comptera pas plus de 56 dans son camp, prévoit Dallas Salisbury, de l’institut Ebri. Or, dès janvier 2009, si les républicains perdent, ils se concentreront sur leur campagne pour les élections du mid-term de 2010. Car ils savent que pour eux, le meilleur moyen de gagner serait une présidence d’Obama sans prise de décisions. Mon avis, c’est qu’il ne se passera rien. »

28 oct. 2008

Coup de foudre à Rhode Island de Peter Hedges


La belle et le loser


Texte : Pamela Messi
Publié dans Panorama du médecin le 22 septembre 2008







Le titre (français) est d’une banalité déprimante. L’histoire se passe dans le plus petit Etat américain, réputé pour être d’un ennui mortel. Et le scénario ne renouvelle pas franchement le genre de la comédie romantique. Mais malgré ces légers handicaps de départ, « Coup de foudre à Rhode Island » est un film ravissant.


Reprenons, donc, dans de meilleures dispositions. Dan (Steve Carell) est veuf. Il consacre toute son énergie à ses trois (pré) adolescentes de filles, ce qui, à le voir lessiver, cuisiner et tartiner de trois manières différentes les sandwichs de ces demoiselles, est un métier en soi. Mais Dan est aussi chroniqueur dans la presse régionale, spécialiste des petits problèmes du quotidien et des questions d’éducation en particulier.



Au départ, tout roule. Dan et ses filles s’adorent (tout juste le trouvent-elles un peu collant) et la petite famille s’en va passer Noël chez les grands-parents. C’est là que, dans une librairie, Dan croise le regard de Marie (Juliette Binoche). Il en tombe, immédiatement, éperdument amoureux, et les yeux brillants de Marie laisseraient bien croire que c’est réciproque. De retour chez lui, Dan s’empresse de raconter à tout le monde comment sa vie vient de basculer. C’est le moment que choisit son frère cadet (Dane Cook) pour présenter sa nouvelle fiancée : Marie, évidemment. Voilà les vacances de Dan gâchées. Non seulement il doit observer la femme de ses rêves dans les bras d’un autre, mais il lui faut aussi encaisser les plaisanteries familiales sur son célibat prolongé et les tentatives humiliantes pour le caser avec une voisine. Bref, un calvaire.



Mais c’est justement ce calvaire qui fait tout l’intérêt du film. On guette les réactions de Dan : émoi, surprise, résignation... Jusqu’à ce qu’un sensuel mouvement de bassin de Marie ne fasse tout dérailler. Car Marie est... hypnotique. Drôle, cultivée, adorable, modeste. Le moindre de ses gestes, la moindre de ses phrases, fascine toute la famille. Tandis que Dan agace, promenant son air de chien battu dans la maison de campagne et balançant de temps à autre une petite mesquinerie au frangin qui ne comprend pas pourquoi.


La bombe et le loser, un couple improbable qui fonctionne pourtant à merveille dans ce troisième film de Peter Hedges. Parce que c’était lui, Steve Carell, qui après s’être brillamment défoulé dans le registre comique (« The Office », « 40 ans, toujours puceau », « Little Miss Sunshine ») révèle un jeu tout en retenue et un charme discret. Parce que c’était elle, Juliette Binoche, dans le cinéma américain comme un poisson dans l’eau (« Le chocolat », « Mary », « Par effraction »), toujours plus belle avec le temps.




Coup de foudre à Rhode Island, de Peter Hedges, avec Steve Carell, Juliette Binoche, Dane Cook.

23 sept. 2008

Inju, la bête dans l'ombre, de Barbet Schroeder






Emprise des sens


Texte : Pamela Messi
Publié dans Panorama du médecin le 8 septembre 2008




Une geisha, de dos, s’apprête à effectuer la cérémonie du thé. C’est alors que sa tête roule à terre. Elle vient d’être décapitée par un samouraï masqué qui ne tardera pas à offrir le même sort à son amoureux. Voici donc l’univers de Shundei Oe, mystérieux romancier japonais : « ultraviolence, sexe, situations sordides », comme le résume Alex Fayard (Benoît Magimel), jeune auteur qui se targue d’écrire au moins aussi bien que Shundei Oe. Malgré une série d’étranges avertissements, le Français se rend au Japon et fanfaronne sur les plateaux télé, répétant à qui veut l’entendre que les ventes de de son dernier livre dépasseront bientôt celles de son maître à penser. L’inconscient ne tardera pas à comprendre qu’on ne provoque pas sans conséquences un auteur tel qu’Oe, amoral et sadique. Surtout lorsqu’on ignore tout de lui, jusqu’à son visage... Impossible de reculer pour autant, car Fayard est tombé sous le charme d’une geisha envoûtante, Tamao (Lika Minamoto), menacée par un ancien amant qui pourrait bien être – le pays est petit – Shundei Oe.



Inju est un film étonnant. On s’amuse et on s’agace à la fois d’avoir toujours un temps d’avance sur ce héros naïf et prétentieux, engoncé du début à la fin dans un insupportable imperméable noir. On s’énerve, parfois, d’être pris pour un imbécile alors qu’on pense avoir tout compris. Et c’est bien là le piège, on aurait dû s’en douter. Alex Fayard aussi, croyait avoir dénoué tous les fils de l’intrigue... Il faut accepter que les indices distillés durant le film ne trouvent leur utilité que dans la dernière scène.


Barbet Schroeder filme avec élégance. Chez lui, l’exotisme – geishas dans le quartier kyotoïte de Gion, scènes de bondage – n’est jamais vulgaire. Et son scénario à tiroirs surprend plus qu’on ne voudrait l’admettre. Mais, tout de même, pour savourer Inju, mieux vaut aimer se laisser balader.



En fait, Barbet Schroeder balade autant ses spectateurs que ses personnages. Cette phrase, prononcée par l’un de ces derniers, pourrait avoir été écrite pour lui : la raison d’être d’une geisha est de « plonger celui qui la regarde dans un monde de fiction ». C’est tout à fait ce qui caractérise ce film peuplé de mises en abîmes. Pour faire court : le héros, Alex Fayard, est fasciné par le grand Shundei Oe. Celui-ci n’est pas sans rappeler le véritable maître du polar japonais, Edogawa Rampo, qui dès le début du XXème siècle, mis en scène de façon déroutante des personnages effrayants et malsains, souvent portés par leurs perversités sexuelles. Enfin, Inju – le film – est une adaptation de Inju – le livre – publié en 1928 par Edogawa Rampo...




Inju, la bête dans l’ombre, de Barbet Schroeder, avec Benoît Magimel et Lika Minamoto.



29 juil. 2008

Le financement caritatif du système de santé américain



Texte : Pamela Messi
Publié dans Sève - Les tribunes de la santé, aux presses de Sciences po, à l'été 2008.




Pour les 15,8% de la population sans couverture santé et pour le nombre croissant de personnes possédant une assurance maladie précaire, le secteur caritatif offre une dernière chance d’accéder à des soins dont la qualité n’est heureusement pas proportionnelle à leur coût. C’est grâce à une tradition du bénévolat très ancrée dans la société américaine et au soutien apporté par des entreprises ou des particuliers fortunés à travers leurs fondations que se développe ce secteur, de plus en plus voué à pallier le désengagement de l’État fédéral en matière de santé.



For the 15.8% of the population without health cover, and the growing number of people with precarious health insurance, the charity sector offers last-chance access to health care, the quality of which is, fortunately, not proportional to the cost. This sector, which has become increasingly dedicated to compensating for the withdrawal of the Federal State in terms of health, has developed owing to a tradition of voluntary work deeply rooted in American society, and due to the support provided by firms or wealthy individuals through their different foundations.